Elisa aux allumettes

Un flocon de neige se posa lentement sur la main d’Elisa, au milieu de sa paume. Tâche blanche entourée de plis enfantins, enfermée soudain dans un geste de joie, une volonté de sauvegarder cette étincelle de pureté au milieu de la ville.

Personne ne prêtait attention à Elisa. Elle accompagnait sa mère, une grosse dame sans attrait particulier.

De temps à autre, un passant s’arrêtait et découvrait stupéfait la couleur d’yeux d’Elisa, deux billes grises, mais d’un gris d’orage qui semblait venir des entrailles de la terre, des tempêtes des tableaux de Turner. Mais Elisa ne connaissait pas Turner. Elle suivait seulement sa mère. Elle s’arrêta soudain devant une devanture de magasins: des gâteaux en forme de bonhomme de neige surplombaient l’entrée, plus loin un Père Noël avait été confectionné à base de sucettes rouges et blanches, plus loin encore un sapin magnifique trônait comme un roi au milieu de la salle, occupant chaque espace laissé libre par le Père Noël. Un objet pendait au milieu de la pièce, éclairant de mille lumières ce magasin de fééries. Elisa leva son regard et fixa longuement cette lumière, un soldat Casse-Noisette en forme de lampadaire. Mais Elisa ne connaissait pas Casse-Noisette.

« Elisa, viens par ici! « 

Elle obéit à sa mère et se rapprocha d’elle. Mais, à nouveau les lumières de la ville l’interpelèrent.

Au loin, elle aperçut une guirlande dont la couleur lui fit penser au sang ou aux cerises. Elles lui manquaient ces belles cerises, si rares que son père apportait dès qu’il le pouvait. Papa lui manquait aussi.

La nuit tombait, enveloppant la ville d’un nuage de flocons. A l’intérieur du magasin de gâteaux, la cheminée crépitait, les vendeuses souriaient aux chanceux acheteurs qui déboursaient quelques centaines de livres pour s’offrir ces plaisirs exceptionnels.

Une des serveuses regardait Elisa d’un air méchant, excédée sans doute de la voir traîner devant, sans jamais rien acheter. Mais Elisa n’avait pas besoin d’acheter, elle rêvait les saveurs, imaginant les goûts et les senteurs de chaque morceau de chocolat, de bonbon. Son âme et son coeur vivaient dans cette boutique. Elle aurait aimé être l’une de ces vendeuses habillées de vert et de blanc qui souriaient en offrant des friandises aux gentils enfants. Mais Elisa ne recevait aucun bonbon, elle devait sûrement être méchante.

Elisa se promena un peu plus loin et s’arrêta devant son autre magasin préféré: la librairie. Tout ici lui plaisait: les livres, le vendeur qui lui souriait en la saluant, le chien du vendeur qui semblait toujours content de la voir.

La librairie était grise, une devanture banale mais cette fadeur laissait place à la magie des livres, des couvertures de toutes le couleurs s’étalaient, chacune rivalisant d’images scintillantes. Elisa s’arrêta, bouché bée: ce soir, la librairie s’était parée de ses habits de fêtes.

Des livres entièrement blancs formaient un gigantesque ange qui se penchait sur un bébé dodu construit, lui aussi, à partir de livres. Au-dessus d’eux, une lumière étincelante brillait, protection ultime des bien-nés.

Le chien du libraire accourut pour saluer Elisa qui se mit à lui parler, à lui expliquer qu’elle trouvait splendide cette nouvelle vitrine. Elle osa même lui avouer, dans un chuchotement amical, qu’elle aurait aimé être à la place de l’enfant, qu’elle serait alors en paix. Mais déjà, le libraire arrivait.

« Elisa, ma belle enfant! J’ai pensé à toi en confectionnant ma vitrine!

-C’est vrai? A moi?

-Oui, à toi et à d’autres…mais à toi aussi!Tiens! Prends ce livre, ma belle, ce sera mon cadeau de Noël »

Il lui tendit un magnifique ouvrage, un bel exemplaire illustré des contes d’Andersen sur lequel figurait une petite fille, vêtue de noir, qui regardait le lecteur d’un air triste.

Elisa s’assit quelques temps pour savourer son cadeau. Elle examina chacune de pages, serrant contre elle ce livre, début ultime de ses rêves à venir.

Les flocons glissaient sur les pages, mais comme par miracle, ne les abîmaient pas. Un flocon se posa sur les longs cheveux de la Petite Sirène mais fondit rapidement au détour d’une page nouvelle.

Les passants se pressaient, ils marchaient rapidement, leurs mains pleines de sacs, de cadeaux qu’ils allaient offrir à leurs proches.

Un frisson parcourut Elisa quand elle entama la lecture du Vilain Petit Canard. Pourtant, emportée par ses rêves, elle ne sentit rien. Elle s’imaginait, de retour en classe, après les vacances de Noël, raconter à Mme Schoo la joie qu’elle avait eu de voir le Petit Canard enfin accepté des siens. Un conte, cependant, l’intriguait plus que les autres: le dernier de l’ouvrage, il s’intitulait La Petite Fille aux Allumettes.

Un passant s’arrêta pour la regarder quelques instants, pas très longtemps car son épouse le tira par le bras et l’emmena dans les lumières chaudes de la villes. Elisa n’avait pas conscience des gens qui l’entouraient, seuls ces contes l’intéressaient, ces histoires fabuleuses qui l’emportaient dans d’autres univers.

Le sol était désormais recouvert de neige, les visages des passants se paraient de joies, contents d’avoir un Noël enneigé. Souvent, ils se frottaient les mains pour se réchauffer, ravis de ce Noël blanc.

Elisa frissonna une nouvelle fois, plus longuement; l’histoire de la Petite Sirène l’avait bouleversée. Les flocons continuaient de tomber sur son beau livre.

Les frissons qu’Elisa ressentait à la lecture de chaque nouveau conte la transperçaient. Elle avait faim. Où donc était passé sa mère? Au quatrième conte, la faim et le froid ne pouvaient plus être oubliés. Elle s’empara de la couverture de sa mère, qui traînait parterre, trempée par les flocons. Gelée, elle se recroquevilla, son beau livre de contes serré contre elle. Elle s’endormit, rêvant au prince qui viendrait la sauver.

Elisa ne se réveillera pas, la faim et le froid ont eu raison de cette enfant venue de loin, cette petite fille aux longs cheveux noirs et aux yeux couleur d’orage qui ne demandait qu’à rêver.

Les impressionnistes à Londres, au Petit Palais.

Souvent les expos parisiennes m’ennuient. Il semble que les commissaires d’expositions prennent un malin plaisir à accumuler plutôt qu’à présenter, qu’à raconter.

Les impressionnistes à Londres est l’une de ces expos qui vous remuent, une expo à laquelle vous repensez et que vous gardez dans un coin de votre esprit, qui vous questionne tout en vous donnant des pistes de compréhension.

Après la défaite de Sedan, l’empereur capitule et la IIIe République est proclamée. Le 19 septembre débute le siège de Paris et la population parisienne souffre des rigueurs de la guerre associées à un hiver particulièrement rude. Une paix est signée le 26 février 1871, acceptant l’annexion de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine par les Allemands. Cet armistice est insupportable pour une majorité de Parisiens et conduit à la Commune. 20 000 victimes succomberont aux combats de la Semaine sanglante.

Témoins et parfois acteurs, les artistes assistent, désolés à la destruction de Paris. Et leur désarroi face à cet épisode sanglant se ressent dans chaque coup de pinceau, offrant au public des œuvres d’une beauté saisissante.

Ainsi trois œuvres permettent de saisir l’intensité des ravages de cette semaine:

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Soeur de la Charité sauvant un enfant de Gustave Doré

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-Le siège de Paris d’Ernest Meissonier

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-Le soldat blessé de James Tissot

Pour échapper à cette réalité sanguinaire, de nombreux artistes se ruent à Londres afin de ne devoir s’occuper que de leur art et d’oublier un quotidien sanglant. A Londres, les artistes s’appuient sur un réseau, mais souvent cela ne suffit pas. Car l’impressionnisme est encore un mouvement novateur, qui n’a pas réussi à s’exporter. Et à travers cette expo, on se rend compte que chaque artiste réagit différemment. Certains comme James Tissot se réinvente totalement pour répondre aux demandes du public anglais alors que d’autres campent sur leurs positions et rentrent plus rapidement que prévu à Paris. Ainsi Pissarro et Monet n’arrivent pas à convaincre le public anglais et ne réussissent à vendre aucune toile.

Tous reviennent en France, certains plus tôt que d’autres.

Monet, lui, retourne à Londres, quelques années plus tard, décidé à prendre sa revanche sur cette ville. Durant ce deuxième séjour, il peint l’une des merveilles artistiques de notre temps: Le Parlement de Londres, effet de soleil (1903).

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Cette œuvre appelle à la contemplation et je l’avoue, je suis restée bouche bée devant ce chef d’œuvre qui a trouvé le chemin de mon âme. Elle représente, selon moi, toute la spécificité impressionniste: vouloir traduire, avec des pinceaux, les émotions si diffuses de l’âme. Et ce coucher de soleil renvoie à cette heure bleue, où l’infini semble à portée de mains, où la paix s’impose au contemplateur, où la beauté rose se mêle à la réalité bleue.

Cette expo est l’une des plus marquantes de ces derniers mois car elle donne à voir l’épopée de la vie, de l’exil, de l’espoir et du renouveau. Car ces artistes se retrouvent tous dans une même humilité, propre à tous les exilés, l’humilité des étrangers.

Big Magic, d’Elizabeth Gilbert

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Big Magic, Elizabeth Gilbert, 304 pages.

Ce livre est une véritable ode à la création. Je l’ai lu en anglais mais il est disponible en français sous le titre « Comme par magie » et je l’ai dévoré.

Dans cet ouvrage, Elizabeth Gilbert conseille les auteurs en herbe. Pour elle, il n’y a pas de génie littéraire; la créativité est une entité à part entière qui nous visite quand elle le souhaite mais qu’on ne contrôle jamais. Elle se fait souvent attendre, cette muse parfois difficile, mais il faut l’accepter dans son entièreté quand elle arrive et surtout ne jamais la rejeter ou l’ignorer.

Pour pouvoir l’accepter plus facilement, l’auteure nous conseille de soumettre sa peur, d’accepter l’idée d’être écrivain, de le revendiquer même.

Pour Elizabeth Gilbert, l’inspiration n’appartient à personne, elle fait fi des classes sociales, des origines, des physiques disgracieux. Tout ce qui importe à l’Inspiration, c’est d’être désirée, attendue et bienvenue.

L’idée essentielle de Big Magic est de rassurer tous les auteurs, de relativiser le travail d’écriture, de dédiaboliser le rapport à la création, le processus créatif. Et sa méthode est d’externaliser la créativité qui ne se possède pas mais que l’on reçoit si l’on est attentif et réceptif.

Tout au long des quatre chapitres, l’auteure nous donne son point de vue plus que rafraîchissant sur le processus créatif et son approche, très américaine finalement, a transformé ma vision de l’écriture. La création n’est pas un martyr mais une joie, elle se vit paisiblement.

Elle replace le travail au centre du processus créatif. Et ce dernier devient le salut de l’écrivain ou de l’artiste. Car, pour elle, pas de miracle! Créer sans labeur n est qu’une illusion. Elle nous montre l arrière-cour, les à-côtés, et nous rappelle les réveils matinaux de grands auteurs, éreintés par la tâche mais heureux, s’accomplissant dans leurs reformulations perfectionnistes.

Elizabeth Gilbert conseille aux écrivains, artistes, créateurs de tous les camps d’ être patient, humble et persévérant. Si ces qualités viennent à manquer, le processus créatif peut devenir un chemin de croix, sans retour.

En revanche, pour le créateur persévérant, le succès n’est pas toujours au rendez-vous mais le précieux conseil que nous donne Elizabeth Gilbert est de faire primer le plaisir de créer, écrire pour écrire, prendre du plaisir en dessinant ou en sculptant; mais ne jamais réfléchir aux conséquences de son œuvre.

Ce serait mentir que d’affirmer que seul le processus créatif attire l’artiste. Aujourd’hui, de plus en plus souvent, une œuvre naît plus de la volonté de toucher une audience, de vendre ou encore de choquer…

Mais en se concentrant sur le plaisir de créer,  Elizabeth Gilbert invite le lecteur à recréer des émotions, à raconter du vécu et des histoires  que l’ on prend plaisir à créer, à transmettre.

Facile et agréable à lire, ce livre va forcément stimuler l’écrivain, le peintre qui, parfois, sommeillent en chacun de nous, ou qui peut-être déjà éveillé peine à prendre son envol. Mais une fois cet ouvrage fermé, le lecteur saura que la voie choisie n’est pas de tout repos mais il se jettera sûrement sur son cahier ou ses pinceaux pour commencer sans tarder à faire vivre la magie de la création.

Le lys de Brooklyn de Betty Smith.

J’ai beaucoup aimé ce très bel ouvrage alliant poésie et réalisme sans concession. Nombreuses sont les petites filles, encore enfants ou déjà grandies, qui se reconnaîtront dans le personnage de Francie. A la fois roman d’apprentissage et ode à l’insouciance, ce livre m’a enchantée.

Francie Nolan est pauvre, très pauvre. Première enfant d’un couple d’amoureux mariés trop jeunes, Francie vit, heureuse, dans le Brooklyn du début du siècle où Irlandais, Italiens et Juifs se côtoient, s’insultent et se toisent. Mais Francie est une Rommery et elle hérite de sa mère et de sa grand-mère un monde empli de rêves pour égayer la misère, pour supporter la pauvreté.

Dès qu’elle apprend à lire, Francie découvre de nouveaux bonheurs. A partir de ce jour, « le monde lui appartient grâce à la lecture. Plus jamais elle ne serait seule, plus jamais elle ne sentirait le besoin d’une amie intime . Les livres devinrent ses amies. Il y en avait un pour toutes les humeurs : les poèmes étaient de doux camarades, l’aventure venait à point quand on était lasse de silence.»

Francie, à travers ses yeux de petite fille fragile, découvre un monde souvent cruel, différent de ses attentes. Mais toujours elle garde les yeux plein d’étoiles, jamais elle ne se décourage.

Véritable plaidoyer pour l’éducation, l’ouvrage décrit l’enfance puis l’adolescence d’une petite fille que ses parents essaient de protéger du monde extérieur, il raconte les artifices que parfois ces derniers imaginent pour expliquer le manque de nourriture les jours de disette, les jeux qu’ils inventent pour travestir une réalité cruelle, mais jamais sale.

De sa naissance à son départ pour l’université, Francie garde ce trésor précieux, héritage familial : l’espérance, l’espoir d’une vie meilleure. Brooklyn est un passage, jamais une fin. Brooklyn est un tremplin qui verra la concrétisation de ses rêves d’enfant, celui d’aller à l’université et de devenir écrivaine.

Voyage à la Nouvelle-Orléans.

Bloquée au milieu d’une parade, dans un shuttle, je découvre, pour la première fois, Nola, intriguée. La fête semble battre son plein, à la fois lointaine et omniprésente. Les clameurs des tambours résonnent au milieu de rires et de hurlements des festivaliers.

Chaque coin de rue vibre sous les sons des trompettes, les danseurs se jettent des colliers, un verre à la main. Un char d’étudiants avance lentement, certain de sa destination forcément festive.

Une fureur de vivre habite la Nouvelle-Orléans et tous les visiteurs tombent rapidement sous le charme, vaudoo, jeté par Nola. Et, l’effet du sortilège est immédiat. Nola m’enchante et je m’émerveille.

Encore emmitouflée dans un châle trop large, je regarde passer ces fous enivrés et je ris, je souris, heureuse.

J’aime cette ville.

Un sentiment de plénitude, de confiance m’envahit et je me sens presque chez moi, à la Nouvelle Orléans, cette ville à la fois si folle et si sage.
Mon voyage a duré une semaine, et ma perception de Nola est forcément biaisée. Je sais que je ne pourrais jamais ressentir cette tristesse mêlée de colère que doivent vivre chaque jour les Noirs de cette ville, héritiers d’une trop lourde histoire. Je sais également que, accompagnée de ma famille, je n’ai pu profiter pleinement de cette ville à la fois secrète et irréelle.

A la Nouvelle-Orléans, l’atmosphère est empreinte d’une sorte de légèreté teintée de résignation bienveillante.

Le visiteur est touché par la douce harmonie qui règne dans cette ville si différente, si sincère et si entière.

Rien n’est secret ici. Tout se voit. Le sexe, les drogués, l’alcool. Mais ces vices se mêlent à l’amour, au mariage, à la beauté de l’immortalité, à la légende du fantôme de l’amour. Tout se mélange et rien n’est sale, rien n’est vicié. Toute vie se vaut. Qu’elle soit triste, pauvre, riche ou belle.

Et c’est peut-être pour ça que je me suis sentie chez moi dès les premiers instants.

Après un passage dans un restaurant français de la ville, nous sommes allées à Frenchmen Street, rue minuscule, merveilleuse, qui fait résonner chaque âme dans une symbiose de joie et de fête mais aussi d’amour et de respect. Après cet hymne à la vie joué par les musiciens de cette rue, nous avons fini dans un bar à Bourbon Street. Et là, les dessous glauques et tristes de cette ville me sont apparus sous les traits d’une jeune fille, assise sur un rodéo, attirant les potentiels clients en se passant la langue sur les lèvres et en faisant des gestes un peu obscènes. Après quelques chevauchées, elle est repartie, toute menue, avec un homme immense et pas très ragoutant.

L’Amérique que j’ai rencontrée à la Nouvelle-Orléans m’a frappée par son double visage.

J’ai ressenti un profond malaise lors de notre visite d’une plantation. Une vieille dame malade, mal vêtue d’une robe d’époque, était notre guide. Elle s’identifiait, nostalgique, aux anciens maîtres allant jusqu’à parler de « nos esclaves » lors de la visite. Après une longue heure passée à nous raconter la vie de cette famille d’esclavagistes (récit qui n’intéressait qu’elle), la guide nous désigna du doigt les cases en nous indiquant que cette partie de la plantation était laissée à l’appréciation de chacun, tout le monde n’étant pas forcément intéressé, selon elle. Cette anecdote démontrait un peu plus clairement les clivages insurmontables de la Louisiane. Selon le chauffeur de notre car, les Noirs de la Louisiane ne sont pas favorables à cette commercialisation des souffrances de l’esclavage.

L’Histoire n’a pas fait son œuvre et l’ignorance dévastatrice ravage encore bien des cœurs de cette région de l’Amérique du Nord, comme celui de notre guide.
A la Nouvelle-Orléans, le sexe est partout, gratuit, souvent payant mais toujours à portée de mains. Bourbon Street ressemble à un bordel géant, la nuit. Les stripteaseuses racolent devant les bars, sans gêne alors qu’une jeune fille maigrelette se promène, nue, affublée d’une affiche « 1dollar la photo ». Les femmes se jettent des colliers de perles et s’oublient en dansant sous les néons de la ville aux plaisirs faciles. Dans cette rue, tout est à vendre, même sa dignité. Rien n’est secret, les chairs s’étalent et s’achètent, les marchands de potentiels acheteurs.

Des enfants noirs jouent de la batterie sur de vieux seaux en plastique alors qu’ un danseur noir, lui aussi, se trémousse sur une musique dans une tenue futuriste. Près d’eux, des junkies ravagés par la drogue maltraitent un chien couché sur le dos et ne bougeant pas, pas encore mort mais déjà plongé dans les trépas de l’enfer. Des mondes différents mais une même misère, une même détresse, celle des laissés pour compte, celles des Noirs et celles des Blancs délaissés et affamés, unis dans la perte de leur humanité, corrompus par l’argent facile, abreuvés de plaisirs faciles. Mais paradoxalement une douceur miraculeuse continue d’étendre ses ailes sur tous les visiteurs présents.

A Algiers, petite île de la Nouvelle-Orléans, le temps semble s’être arrêté et l’Amérique puritaine reprend ses droits, naturellement, sans concession. Les drapeaux américains flottent sur les portiques et les rues sont désertes. Une loge maçonnique trône discrètement au centre du quartier, en face du lycée. Ici rien n’étonne, seulement parfois les touristes prenant en photo les bicoques en bois.

A la Nouvelle-Orléans, la musique réveille les âmes mortes, l’amour est contagieux et le bonheur à portée de mains si l’on ferme les yeux sur cette tristesse rencontrée dans les regards de certains hommes et femmes confrontés chaque jour à leur Histoire, à leur exclusion.

A la Nouvelle-Orléans, la fureur de vivre est partout, dans chaque bar, dans chaque verre d’alcool mais la résignation que l’on peut lire dans certains regards nous rappelle que des malheurs centenaires et récents ont brûlé les âmes de nombreuses personnes, celles qui regardent les touristes de loin, avec bienveillance et résignation.

Pour se mettre dans l’ambiance…

Premières impressions de Tunis

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J’arrive à Tunis, première rencontre avec cette ville fantasmée, rêvée. Des détritus pavent les rues, la chaleur augmente la sensation d’étouffement, une odeur âcre et nauséabonde m’étreint à peine sortie de l’aéroport. Étonnée, déçue, je regarde au dehors, cherchant désespérément un lieu de beauté et de rêve, un lieu ou figer mes espérances et mes souvenirs. Mais à Tunis, rien de cela ne m’apparaît. Rien ne fige le regard, l’esprit. Tout est accumulation de palmiers, de petites maisons blanches, d’autoroutes. Aucun monument ne se détache pour soulager l’âme du visiteur perdu.

Je décide alors de réserver mon jugement pour plus tard, à la différence de mon frère déjà désireux de retourner à Paris. Tunis ne lui plaît pas.

Notre hôtel se trouve en plein centre-ville, près de la grande horloge, lieu emblématique de Tunis et de la Révolution de Jasmin. Pour y arriver, nous avons mis plus de deux heures. L’entre-filement des petites rues, des sens interdits, des derniers souks qui ferment leurs stands nous laisse perplexes, abattus, désespérés. Les nerfs s’échauffent et déjà chacun indique une direction à prendre, énervant mon autre frère au volant qui commence à s’impatienter. Nous décidons alors d’héler un taxi afin qu’il nous conduise à cet hôtel, havre illusoire de paix et de repos. Mais les taxis tunisiens refusent, ne connaissant pas l’adresse ou ne voulant pas nous y conduire.La course effrénée reprend, nous laissant affamés, épuisés et de plus en plus énervés.A l’autre bout de Tunis, nous essayons à nouveau de héler un taxi qui, cette fois accepte de nous y conduire.

L’hôtel Cleo est au centre d’une petite rue adjacente à l’horloge. Très animée, les gens se pressent ou passent tranquillement, me donnant l’impression que la vie est sans importance, que la seule chose essentielle est d’être à cet endroit, à cet instant. Cette sensation m’a prise dès mon entrée dans Tunis, et qu’à Tunis. J’étais là ou je devais être sans me poser de questions, sans peur de ne pas appartenir à cette terre, sans peur du regard des autres. Étrangement, je ne ressentais pas ce poids des regards, ce fardeau que je ressens toujours en marchant dans les rues de Paris.

L’hôtel Cleo est miteux, les cafards se promènent en toute impunité dans la salle de bains, la douche est crasse, les toilettes puantes, les lits malpropres. Mais le répit tant attendu nous fait oublier cette réalité crasseuse le temps d’un repas délicieux acheté dans la sandwicherie d’en face.La rue tunisienne ne s’arrête de rire et de crier qu’à deux heures, voire trois heures du matin et là dans mon lit, j’écoutais les disputes, les rires, les cris de joie ou de colère essentiellement masculins. Les voix de femmes sont quasi absentes, voire inexistantes. Au lever, la rue de Tunis est déjà active, depuis quatre heures, les tenants des cafés et des sandwicheries s’activent pour nettoyer leurs échoppes et boire leurs cafés tranquillement avant la déferlante du matin. Car à Tunis, manger dehors est une habitude peu coûteuse.

Nous partons pour Sousse, ville de villégiature de riches Lybiens ou d’Algériens. A Sousse, rien d’intéressant. La plage, les belles voitures et toujours cette nuit infinie ou l’on entend klaxons, musique et cris de joie jusqu’à très tard. A la plage, les femmes sont voilées, se baignent entièrement habillées et croisent sans gêne et sans malaise d’autres femmes en bikini ou en short. Les carrioles portées par des chevaux faméliques transportent les rares touristes désireux de monter dans cet attelage sinistre.

A Sousse, rien d’exceptionnel, rien de marquant. Juste cette vie, ce tournoiement de vivacité, de jeunesse, d’envie. Et là, je comprend la différence entre un monde vieillissant et un monde peuplé de jeunes qui ne pas désabusés, pour qui le dernier I Phone n’est pas la dernière raison d’être, pour qui la consommation, sans la nier, n’a pas pris le pas sur la société, pour qui les valeurs sociales sont encore essentielles.

La Tunisie c’est un savoureux mélange de traditions, de femmes élégantes en foulard, d’hommes jeunes et aux aguets, d’islam, d’Occident, de jeunes filles en jean moulant, de couples se baladant main dans la main…

Je suis retournée à Tunis pour mon dernier jour de voyage, avec un passage obligé au souk central et un détour à La Goulette. Et j’ai saisi une notion nouvelle pour moi : l’instant arabe, la saveur d’un thé aux amandes dans un café en bordure de mer avec les classiques de la chanson arabe qui résonnent, Fayrouz, Abdel Halim ou Oum Kalsoum à fond dans les enceintes et là, le serveur habillé à la dernière mode assis sur un banc au téléphone se fait reprendre par son patron qui lui demande ironiquement de lâcher son téléphone et d’aller servir un couple de personnes âgées. Rien n’est grave à Tunis, rien n’est insurmontable, tout est à portée de mains avec une discussion et une blague, les Tunisiens continuent leur avancée, insouciants mais vivants.