Elisa

Un flocon de neige se posa lentement sur la main d’Elisa, au milieu de sa paume. Tâche blanche entourée de plis enfantins, enfermée soudain dans un geste de joie, une volonté de sauvegarder cette étincelle de pureté au milieu de la ville.

Personne ne prêtait attention à Elisa. Elle accompagnait sa mère, une grosse dame sans attrait particulier.

De temps à autre, un passant s’arrêtait et découvrait stupéfait la couleur d’yeux d’Elisa, deux billes grises, mais d’un gris d’orage qui semblait venir des entrailles de la terre, des tempêtes des tableaux de Turner. Mais Elisa ne connaissait pas Turner. Elle suivait seulement sa mère. Elle s’arrêta soudain devant une devanture de magasins: des gâteaux en forme de bonhomme de neige surplombaient l’entrée, plus loin un Père Noël avait été confectionné à base de sucettes rouges et blanches, plus loin encore un sapin magnifique trônait comme un roi au milieu de la salle, occupant chaque espace laissé libre par le Père Noël. Un objet pendait au milieu de la pièce, éclairant de mille lumières ce magasin de fééries. Elisa leva son regard et fixa longuement cette lumière, un soldat Casse-Noisette en forme de lampadaire. Mais Elisa ne connaissait pas Casse-Noisette.

« Elisa, viens par ici! « 

Elle obéit à sa mère et se rapprocha d’elle. Mais, à nouveau les lumières de la ville l’interpelèrent.

Au loin, elle aperçut une guirlande dont la couleur lui fit penser au sang ou aux cerises. Elles lui manquaient ces belles cerises, si rares que son père apportait dès qu’il le pouvait. Papa lui manquait aussi.

La nuit tombait, enveloppant la ville d’un nuage de flocons. A l’intérieur du magasin de gâteaux, la cheminée crépitait, les vendeuses souriaient aux chanceux acheteurs qui déboursaient quelques centaines de livres pour s’offrir ces plaisirs exceptionnels.

Une des serveuses regardait Elisa d’un air méchant, excédée sans doute de la voir traîner devant, sans jamais rien acheter. Mais Elisa n’avait pas besoin d’acheter, elle rêvait les saveurs, imaginant les goûts et les senteurs de chaque morceau de chocolat, de bonbon. Son âme et son coeur vivaient dans cette boutique. Elle aurait aimé être l’une de ces vendeuses habillées de vert et de blanc qui souriaient en offrant des friandises aux gentils enfants. Mais Elisa ne recevait aucun bonbon, elle devait sûrement être méchante.

Elisa se promena un peu plus loin et s’arrêta devant son autre magasin préféré: la librairie. Tout ici lui plaisait: les livres, le vendeur qui lui souriait en la saluant, le chien du vendeur qui semblait toujours content de la voir.

La librairie était grise, une devanture banale mais cette fadeur laissait place à la magie des livres, des couvertures de toutes le couleurs s’étalaient, chacune rivalisant d’images scintillantes. Elisa s’arrêta, bouché bée: ce soir, la librairie s’était parée de ses habits de fêtes.

Des livres entièrement blancs formaient un gigantesque ange qui se penchait sur un bébé dodu construit, lui aussi, à partir de livres. Au-dessus d’eux, une lumière étincelante brillait, protection ultime des bien-nés.

Le chien du libraire accourut pour saluer Elisa qui se mit à lui parler, à lui expliquer qu’elle trouvait splendide cette nouvelle vitrine. Elle osa même lui avouer, dans un chuchotement amical, qu’elle aurait aimé être à la place de l’enfant, qu’elle serait alors en paix. Mais déjà, le libraire arrivait.

« Elisa, ma belle enfant! J’ai pensé à toi en confectionnant ma vitrine!

-C’est vrai? A moi?

-Oui, à toi et à d’autres…mais à toi aussi!Tiens! Prends ce livre, ma belle, ce sera mon cadeau de Noël »

Il lui tendit un magnifique ouvrage, un bel exemplaire illustré des contes d’Andersen sur lequel figurait une petite fille, vêtue de noir, qui regardait le lecteur d’un air triste.

Elisa s’assit quelques temps pour savourer son cadeau. Elle examina chacune de pages, serrant contre elle ce livre, début ultime de ses rêves à venir.

Les flocons glissaient sur les pages, mais comme par miracle, ne les abîmaient pas. Un flocon se posa sur les longs cheveux de la Petite Sirène mais fondit rapidement au détour d’une page nouvelle.

Les passants se pressaient, ils marchaient rapidement, leurs mains pleines de sacs, de cadeaux qu’ils allaient offrir à leurs proches.

Un frisson parcourut Elisa quand elle entama la lecture du Vilain Petit Canard. Pourtant, emportée par ses rêves, elle ne sentit rien. Elle s’imaginait, de retour en classe, après les vacances de Noël, raconter à Mme Schoo la joie qu’elle avait eu de voir le Petit Canard enfin accepté des siens. Un conte, cependant, l’intriguait plus que les autres: le dernier de l’ouvrage, il s’intitulait La Petite Fille aux Allumettes.

Un passant s’arrêta pour la regarder quelques instants, pas très longtemps car son épouse le tira par le bras et l’emmena dans les lumières chaudes de la villes. Elisa n’avait pas conscience des gens qui l’entouraient, seuls ces contes l’intéressaient, ces histoires fabuleuses qui l’emportaient dans d’autres univers.

Le sol était désormais recouvert de neige, les visages des passants se paraient de joies, contents d’avoir un Noël enneigé. Souvent, ils se frottaient les mains pour se réchauffer, ravis de ce Noël blanc.

Elisa frissonna une nouvelle fois, plus longuement; l’histoire de la Petite Sirène l’avait bouleversée. Les flocons continuaient de tomber sur son beau livre.

Les frissons qu’Elisa ressentait à la lecture de chaque nouveau conte la transperçaient. Elle avait faim. Où donc était passé sa mère? Au quatrième conte, la faim et le froid ne pouvaient plus être oubliés. Elle s’empara de la couverture de sa mère, qui traînait parterre, trempée par les flocons. Gelée, elle se recroquevilla, son beau livre de contes serré contre elle. Elle s’endormit, rêvant au prince qui viendrait la sauver.

Elisa ne se réveillera pas, la faim et le froid ont eu raison de cette enfant venue de loin, cette petite fille aux longs cheveux noirs et aux yeux couleur d’orage qui ne demandait qu’à rêver.